À qui s’adresse la CAN ?
Entre le coût du transport aérien, les régimes de visas, la culture télévisuelle et l’exclusion de classe, le problème de l’affluence à la CAN est structurel — et non le signe d’un manque de passion des supporters.

Feux d’artifice lors de la cérémonie de clôture de la Coupe d’Afrique des Nations TotalEnergies 2025 au stade Prince Moulay Abdellah, à Rabat, le 18 janvier 2025. Image : TotalEnergies Africa Cup of Nations (Facebook), utilisée au titre du fair use.
Bien que la victoire du Sénégal en finale de la Coupe d’Afrique des Nations face au Maroc ait rempli les tribunes, le tournoi dans son ensemble a confirmé la persistance d’une problématique structurelle du football africain. En dehors des matchs de l’équipe hôte, les stades sont souvent à moitié pleins. Malgré une organisation impeccable et des infrastructures de classe mondiale, la compétition a peiné à remplir ses gradins, ce qui renvoie à des problématiques profondes qui dépassent le cadre du sport.
Ce phénomène n’est pas nouveau. En Égypte (2019), pour remplir les tribunes vides, les organisateurs avaient fait appel à des militaires habillés aux couleurs des équipes (BBC Sport, 2019). Les gradins clairsemés que la production télévisuelle ne peut pas masquer sont une récurrence de nombreux matchs de la CAN
L’édition ivoirienne de 2023 avait pourtant suscité l’espoir d’un changement durable. Les stades étaient pleins, empreints d’une atmosphère festive de chants et de danses. Mais cette réussite semble avoir été un mirage contextuel, né de circonstances exceptionnelles, à savoir la géographie et la démographie particulières de la Côte d’Ivoire, au cœur de l’Afrique de l’Ouest et de la CEDEAO, et qui a profité de la présence de fortes diasporas venues des pays voisins (Mali, Burkina Faso, Sénégal et Guinée.), dont les équipes étaient qualifiées. À cela s’ajoute que la mobilité régionale, avec un réseau routier intégré et des transports inter-États abordables, a permis un afflux terrestre de supporters, option quasi inexistante pour un pays comme le Maroc, politiquement enclavé par ses politiques de visa par rapport aux autres nations africaines, mais paradoxalement plus accessible aux touristes européens.
Deux ans plus tard, le retour à la réalité au Maroc prouve qu’une organisation technique parfaite ne suffit pas. La demi-finale Sénégal-Égypte, pourtant cruciale, n’a pas fait le plein. Le problème semble plutôt systémique.
La vitalité d’un grand tournoi sportif dépend de la capacité des fans à se déplacer. Or, en Afrique, cette mobilité est entravée par de colossales barrières structurelles.
Le transport aérien est prohibitif en termes de coûts. Les vols intra-africains sont parmi les plus chers au monde. Comme le relevait un article de Lise-Marie Kesby publié par BBC, un trajet de distance similaire coûte 3 à 5 fois plus cher en Afrique qu’en Europe, avec des escales multiples et des durées multipliées. Pour une grande partie de la classe moyenne africaine, suivre son équipe en avion relève de l’utopie.
Les alternatives terrestres, sont limitées. Les réseaux routiers et ferroviaires transnationaux sont insuffisants, fragmentés par des frontières politiques et des procédures administratives lourdes. Si un déplacement Abidjan-Ouagadougou est envisageable, un trajet Lagos-Rabat (5 473 km) ou Kinshasa-Casablanca (7 680 km) constitue une expédition logistique, sécuritaire et financière hors de portée.
Le contexte socio-économique est généralement peu favorable. Avec des économies dont la majorité, selon la Banque mondiale, est à revenu intermédiaire ou faible, et un chômage des jeunes élevé, le public potentiel capable de supporter ces coûts se réduit drastiquement. Se déplacer pour assister à la CAN est ainsi un événement pour une élite économique et une diaspora bénéficiant de devises fortes.
Au-delà des obstacles logistiques, une question plus fondamentale émerge: le football africain est-il encore ancré dans le quotidien des Africains ?
Comme l’analyse Lamine Harlem dans Africa Is a Country, le véritable succès populaire de la CAN se mesure moins à l’affluence dans les stades qu’à son audience stade. Les écrans des cafés, des restaurants et des foyers à travers le continent ont pris le relais. Ces lieux de sociabilité, à l’image des « sports bars » désormais omniprésents, sont les symboles d’une culture footballistique bien ancrée en Afrique. S’ils ne sont pas la cause directe des gradins clairsemés de la CAN et d’autres compétitions en Afrique, ils en révèlent un symptôme. L’expérience collective du match s’est largement déplacée du stade à l’écran, avec des implications réelles pour le football africain.
Depuis les années 1990, la télévision satellitaire a déplacé le cœur et les identités du football africain. Des générations entières ont grandi en idolâtrant le Barça, le Real Madrid ou Manchester United, consommant chaque week-end la Premier League ou la Liga via beIN Sports, Canal+ ou SuperSport. Même si des joueurs africains ont grandement contribué à ces ancrages, cette exposition constante a, au fil des décennies, entraîné une aliénation culturelle, également théorisée comme colonialisme électronique. Les championnats locaux, perçus comme désorganisés et de qualité médiocre, sont délaissés.
Le football est devenu un loisir déraciné. L’identification et l’implication émotionnelles au football se vivent sur les écrans à travers des clubs européens, ne laissant aux sélections nationales qu’un nationalisme par intermittence et par à-coup, certes intense pendant la CAN, mais qui ne suffit pas à remplir les stades pour un Mali-Congo. Conclusion : Au-delà du Spectacle, Reconstruire les Fondamentaux
La CAN reste un événement médiatique majeur, comme en témoigne la hausse de ses droits télévisés. Elle suscite une passion réelle, mais de plus en plus télévisuelle et sporadique. Pour inverser la tendance des tribunes vides, améliorer la billetterie, construire de beaux stades et augmenter les revenus de la CAF ne suffiront pas. Il faudra s’attaquer aux défis structurels continentaux qui relèvent des États et des décideurs publics ou privés de la gouvernance du football.
La consommation et la participation au spectacle sportif reposent sur des infrastructures de mobilité, telles que des transports aériens abordables et un réseau routier et ferroviaire rapide et sûr. Rêvons d’une Afrique parcourus en dans tout les sens de TGV, d’autoroutes, de vol « low-cost ».
Entre-temps, la revalorisation en profondeur des championnats locaux, pour recréer un lien hebdomadaire entre les fans et leur football de proximité, en reconstruisant des identités qui font partie de l’écosystème local. Investir et réinvestir financièrement, socialement et humainement dans le football de base, ses infrastructures de proximité, et ses ressources humaines, pour réenraciner la culture du jeu.
En attendant, la CAN continuera, tous les deux ans (puis tous les quatre ans), à offrir un feu d’artifice émotionnel intense mais bref. Mais peut-elle contribuer à rallumer une flamme qui brûle bien au-delà de trois semaines de compétition, en recréant un écosystème footballistique par et pour la moyenne des Africains, sur le continent, sans continuer d’imaginer son succès à travers l’exportation incessante et mal rémunérée de ses talents vers la machine aspirante du football néolibéral, inféodé à une quête sans fin de plus de revenus.



