Truquer un match pour 280 dollars
Le championnat burundais fait rarement les gros titres—une discrétion qui en fait une cible facile pour des réseaux de matchs truqués désormais ancrés dans l’élite.

Rencontre entre Bumamuru FC Cibitoke et Rukinzo FC. Compétition de la Primus Leagues. Crédit Patrick Found via Wikimedia Commons (Domaine public).
En octobre dernier, l’IBIA (International Betting Integrity Association) annonçait avoir détecté cinq paris suspects entre juin et septembre 2024 pour des matchs au Burundi. Cet organisme qui répertorie les manipulations sur le marché des paris mondiaux ajoutait que de pareilles alertes n’avaient pas été enregistrées depuis 2020 au Burundi.
Ces avertissements rejoignaient ceux transmis par la FIFA à la Fédération de football du Burundi dans le courant de l’année 2024 sur de possibles truquages de matchs en première division. Mis au courant, le président de la FFB, Alexandre Muyenge, général de brigade de police dans le civil, alertait immédiatement les autorités nationales pour entreprendre un travail accru de vigilance.
Six joueurs et un coach emprisonnés
Selon l’ensemble des sources contactées par Africa Is A Country comprenant des entraîneurs, dirigeants, joueurs et observateurs, les matchs truqués se sont répandues comme un fléau habituel dans l’élite du championnat burundais. Une équipe attirait cependant particulièrement l’attention des enquêteurs : Deira Academy.
Le 30 octobre 2024, par exemple, Deira recevait Lydia Ludic Burundi Academic, une des plus petites formations du championnat qui avait enregistré jusqu’ici 0 point en 6 journées (incluant une défaite 9-1 à Musongati).
A la stupeur générale, les visiteurs ouvraient rapidement la marque avant d’être rejoints au score. En seconde période, au moment où les côtes grimpaient, le LLBA marquait un second but synonyme de première victoire de la saison et de gains importants pour les audacieux parieurs en direct.
D’autres rencontres alertèrent les autorités qui arrêtèrent peu avant la fin de l’année civile six joueurs (Masumbuko Jules, Ndayishimiye Gloire, Nzoyisaba Epimaque, Ntahoturi Hussein, Uwimana Morgan, Shabani Ramadhan) et l’entraîneur de Deira (Jaffar Djumapili). Emprisonnés un temps, ils furent relâchés depuis.
“Russians, Belgians, French, Congolese, Ugandans”
Conscient du fléau grandissant, la fédération organisa un atelier de sensibilisation le 8 janvier 2025 auprès des arbitres de première et seconde division notamment. Une initiative louable bien que certains pointaient un double standard avec la promotion, cinq jours plus tard, d’une société de paris sportifs (1XBet).
Cependant, contrairement à l’immense majorité des fédérations sportives internationales ignorant ce sujet (ou amenuisant sa portée), le président de la FFB a pris ses responsabilités avec des mots forts : « Aucune équipe n’est épargnée par le trucage de matchs. Cette tricherie est sensible dans tous les clubs de Ligue A. »
Ne cachant pas le problème, Muyenge décrit une triste réalité qui a des ramifications régionales, continentales et même internationales. Le journaliste Gilbert Nkurunziza de Burundi-Eco rapportait mi-janvier des propos explicites tenus par le président : « Les personnes impliquées dans le trucage de matchs viennent de divers horizons : les Russes, les Belges, les Français, les Congolais, les Ougandais, etc. »
La mention de l’Ouganda prend tout son sens puisque le pays est le plus touché par le match-fixing dans la région – avec le Kenya. En juin 2024, la fédération ougandaise suspendait par exemple 13 individus dont 10 arbitres pour matchs truqués dans le championnat local avec l’ombre d’un syndicat criminel dirigé depuis l’Afrique du Sud. En mars 2026, la FUFA suspendait provisoirement pour 90 jours cinq autres individus pour une rencontre disputée le 21 décembre 2024 entre Kitara FC et Express FC soldée par un 7-0. Des affaires connues qui en cachaient d’autres : c’était depuis Kampala (et Nairobi) que les réseaux impliqués dans le truquage de matchs des pays voisins débutait.
Le Kenya et l’Ouganda comme base névralgique pour truquer les matchs dans la région
Selon les informations recueillies par Africa Is A County, plusieurs ougandais avaient déjà implanté un premier réseau au Burundi ; certains étant arrêtés pour cela en marge des alertes internationales de 2020.
Bénéficiant de la précarité des joueurs locaux, certaines individus d’Afrique de l’Est (kényans et ougandais mais également quelques congolais) ont servi de « fixer » pour des organisations continentales et même internationales. « Le Burundi a été un choix logique car c’est un championnat très peu médiatisé et sans grand recours économique », explique sous couvert d’anonymat un enquêteur détaché à une structure internationale surveillant les paris suspects. « Ces dernières années, les trucages en Afrique se sont déplacés. On était habitué à de nombreuses alertes en Afrique australe et quelques unes en Afrique de l’est, surtout au Kenya et en Ouganda, mais le phénomène s’est accru dans cette région désormais. Par ricochet, cela s’est même déplacé au Burundi où les joueurs gagnent encore moins d’argent. Cela coûte très peu pour truquer un résultat. »
Avec un salaire moyen d’environ une trentaine de dollars par mois, le Burundi est considéré comme l’une des nations avec les plus faibles ressources économiques au monde (87 % de sa population vit avec moins de 2 dollars par jour selon la Banque mondiale).
De fait, les émoluments gagnés par les footballeurs de première division sont très faibles, a fortiori pour des syndicats capables de débourser des centaines de milliers de dollars sur divers paris selon les rencontres afin de blanchir de l’argent ou générer un simple profit.
L’aide d’Interpol
Selon les différentes sources interrogées, des sommes comprises entre « 100 et 200 dollars » sont parfois suffisantes pour corrompre un joueur. « Par rapport au niveau de vie ici, c’est six mois de tranquillité pour la famille », pointe l’un d’entre eux.
Si certains récupèrent plus d’argent, les montants ne dépassent jamais 1 000 dollars. Un investissement minime pour les commanditaires qui restent bien cachés dans l’anonymat d’une kyrielle d’intermédiaires et de réseaux différents. Pis encore, plusieurs burundais ont désormais remplacé des fixers d’Afrique de l’est et approchent désormais certaines familles, incluant des arbitres et entraîneurs.
Une « maladie » comme le rappelait le président Muyenge que la fédération entend combattre. Un porte-parole a d’ailleurs expliqué à Africa Is A Country les dessous des enquêtes. « Les informations ont été données par Interpol, et la fédération, en collaboration avec les autorités compétentes du pays, ont fait des investigations et ont pu identifier l’origine dans le cas de Deira.
La fédération a trouvé qu’il y a des gens qui paient certains membres des staffs des équipes, des joueurs ou même les dirigeants des clubs en leur recommandant des scores. Ces gens proviennent de différents pays […] C’est un grand réseau. Depuis la saison dernière, différentes sociétés de paris sportifs sont venues nous notifier sur ces cas. Par exemple, ils constataient l’ouverture de nouveaux comptes et ces gens-là misaient sur les mêmes matchs avec des scores exacts… »
Si les efforts de la FFB sont louables, ce « grand réseau » nécessitera l’appui de structures internationales, dont la FIFA, qui n’a pas répondu à nos questions et qui a été pointée du doigt récemment par des joueurs de l’équipe nationale d’Afghanistan pour son inaction quant aux matchs truqués impliquant des dirigeants de la fédération afghane, dont le président Kargar.
« L’opération de manipulation débute dès qu’une équipe est programmée sur 1X Bet »
Laissée à la Commission d’éthique et de discipline de la fédération, l’enquête déboucha en mars 2025 sur la suspension de huit personnes pour une durée de cinq ans et une amende de dix millions de francs burundais chacun (environ 3 300 dollars) :
– Epimaque Nzoyisaba (Deira Academy, gardien) - Mwamba Mwanza Gloire (Deira Academy, joueur)
– Hussein Ntahoturi (Deira Academy, joueur)
– Ramadhan Shaban (Deira Acadamy, joueur)
– Jules Masumbuko (Deira Academy, joueur)
– Mossi Moussa (Deira Academy, joueur)
– Jafari Jumapili (Deira Academy, directeur technique)
– Kevin Hakizimana (Inter Star, joueur)
Si la majorité, issue de Deira Academy, avait déjà été incarcéré à l’approche de Noël (puis remise en liberté au début d’année), d’autres noms apparaissent, notamment un joueur de l’Inter Star, autre club de première division.
Dans sa décision, la Commission d’éthique et de discipline donne des détails sur la manière dont les rencontres ont été truquées :
« Les activités criminelles se réalisent, s’effectuent par des partenaires externes en collaboration avec des personnes se trouvant à l’intérieur du pays et qui sont proches des joueurs. L’opération de manipulation débute dès qu’une équipe est programmée sur 1X Bet ; les partenaires externes donnent de l’argent à leurs collaborateurs internes qui sont chargés de corrompre les joueurs et les entraîneurs pour se faire perdre les matchs pour des scores convenus d’avance soit pour tout le match, soit pour une mi-temps ou pour la minute du match convenue. »
Partenaire officiel de la fédération, 1X Bet est donc la plateforme par laquelle « l’opération de manipulation débute » même si d’autres opérateurs ont aussi émis des alertes.
Le « Ninja américain » au centre du dispositif
Le gardien de Deira Academy, Epimaque Nzoyisaba, a donné des détails lors de son interrogatoire sur le modus operandi. Un certain « Ninja américain » était en contact régulier avec lui à travers un numéro américain, ainsi qu’un Kényan et un Russe dont il n’avait ni les noms, ni les coordonnées.
Un autre individu, Morisho Kibasomba (recherché par les autorités), lui a donné 8 millions de francs burundais (environ 2 700 dollars) pour truquer la rencontre contre Vital’o. Une autre personne, uniquement connue comme Alain – également recherché par les autorités – lui avait promis 20 millions de francs burundais (environ 6 730 dollars) pour une défaite contre Olympic Star sur un score de six buts ; une opération finalement avortée car les joueurs ont refusé de s’engager pour un « pareil score fleuve ».
Epimaque Nzoyisaba s’est ensuite occuper de corrompre lui-même ses propres partenaires (et son propre directeur technique!) de Deira Academy en distribuant à chacun 830 000 francs burundais, soit environ 280 dollars, pour le match contre Vital’o qui se solda sur une défaite 0-3. « C’est devenu tellement répandu chez nous que nos propres joueurs font désormais office de fixer pour des organisations étrangères », s’émeut un entraîneur burundais témoignant sous couvert d’anonymat. « C’est une manière de gagner de l’argent rapidement et vu que notre championnat est relativement confidentiel… »
Bénéficiant de l’anonymat du football burundais, les opérateurs mafieux n’ont pas abandonné l’idée d’influencer d’autres rencontres malgré les arrestations et suspensions. Selon nos informations, le « Ninja américain » cherchait à racheter une équipe sans que personne ne soit au courant de la manœuvre afin de poursuivre son business. Reste encore à savoir qui se trouve derrière ce pseudonyme opérant d’un numéro américain, lié à un Kényan et à un Russe sans identité, eux-mêmes en contact avec d’autres personnes ici et là. Un réseau criminel régional, continental et même international selon le président de la fédération qui a fait du Burundi son discret terrain de jeu.
Un réseau criminel régional, continental et même international qui a fait du Burundi son discret terrain de jeu. « Nous essayons de lutter toujours contre ce fléau », tempère le président de la fédération, Alexandre Muyenge. « Nous sommes à moitié satisfait par rapport à l’année passée. Son ampleur a sensiblement diminué. » Une diminution réelle mais loin d’être définitive : à Bujumbura, les fixers sont simplement plus discrets qu’auparavant.



